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Samir AÏTA: Commerce sans religion entre la Turquie et la Syrie Editorial de l’Ifri, mars 2017

L’editorial de Mars de l’IFRI

Commerce sans religion entre la Turquie et la Syrie

Samir AITA[1]

17 Mars 2017

 

Cette note analyse l’étonnante remontée des exportations turques vers la Syrie pendant la guerre civile qui sévit dans ce pays. L’analyse se base sur les statistiques officielles turques, comme sur les estimations disponibles du côté des économistes syriens. Elle montre que ces exportations turques sont, contrairement au passé, formées de produits de consommation de base, destinées à l’ensemble de la Syrie, et non seulement aux zones contrôlées par l’opposition. Du fait des sanctions économiques et financières imposées sur la Syrie, ces exportations turques ont participé à la création d’un réseau commercial spécifique à l’économie de guerre. Des nouvelles villes plateformes économiques ont émergé aux nœuds de ce réseau, ainsi que des villes « frontières » d’échange entre le gouvernement, l’opposition, l’EI et le PYD. Un dicton affirme que le commerce n’a pas de religion ; il s’adapte même à un contexte de guerre, comme le démontre la réorganisation en temps réel des circuits commerciaux à la frontière turco-syrienne.

 

Exportations turques vers la Syrie malgré la guerre

En 2015, un chiffre a attiré l’attention des observateurs, notamment turcs[2]. Les exportations turques vers la Syrie auraient rejoint leur niveau d’avant la crise/guerre syrienne. Selon l’office turc des statistiques[3], ces exportations auraient atteint en 2014 les US$ 1,8 milliards autant qu’en 2010 qui était déjà une année exceptionnelle pour ces exportations vers la Syrie (figure 1).

Ce niveau d’exportations turques était d’autant plus étonnant qu’elles avaient connues une chute dramatique, et compréhensible, pendant 2012, l’année de la transformation du soulèvement populaire en guerre ouverte et de la conquête d’Alep et de ses environs par des factions combattantes syriennes soutenues par la Turquie. A l’inverse, l’année 2014 a été marquée par des combats intenses entre les groupes rebelles eux-mêmes, avec en particulier la prise de la ville de Raqqa par l’Etat Islamique (EI) et l’instauration du califat.

L’étonnement est encore plus grand que ce niveau d’exportation correspondait à une part majeure de la totalité des importations syriennes[4], qui se sont effondrées avec les sanctions et avec l’appauvrissement général de la population. De 9% du total des importations syriennes en 2010, les exportations turques passent à 15% en 2014, puis à 20% en 2015. Par contre, les niveaux d’échange – officiels – avec les Liban et Jordanie voisins sont restés très modestes en comparaison et globalement en baisse (figure 2).

Les investisseurs syriens n’y sont pour rien

Les analystes turques ramènent cet accroissement des exportations à une vague d’investissements syriens en Turquie qui a accompagné la vague de migrants fuyants la guerre[5] [6]. Les deux premiers établissements avec du capital syrien auraient été créés en 2010 ; et depuis les établissements à capitaux syriens se sont développés très rapidement.

Cependant, le registre du commerce publié par « l’Union Turque des Chambres et des Bourses de Produits » (TOBB)[7] montre que ces créations d’entreprises syriennes en Turquie étaient négligeables avant 2013. Elles ont cru graduellement pour atteindre un maximum début 2016 ; les partenariats d’investissements syriens constituant plus de 40% des nouvelles créations en Turquie avec du capital étranger, dépassant largement les partenariats iraniens et allemands qui les avaient précédé par leurs nombres et qui se sont ralentis (figure 3).

Les données sur les montants des investissements directs étrangers (IDE) correspondants à ces créations d’entreprises ne sont pas transmises par les statistiques turques, ni relayées dans les bases de données OCDE ou UNCTAD. Mais, les montants impliqués sont réputés être très faibles. La plus grande partie est constituée de petits commerces créés par les syriens résidents[8] en Turquie pour assurer des revenus économiques, ou d’entreprises immobilières permettant l’acquisition de logement, puisque la loi turque ne donne pas accès aux biens immobiliers aux étrangers.

Le lien entre la création d’entreprises syriennes et l’accroissement des exportations est donc discutable. En 2015, les exportations vers la Syrie ont reculé alors que le rythme de création d’entreprises s’accélérait (jusqu’aux premiers mois de 2016 où il s’est effondré, figure 3).

Nature et origine différentes des exportations turques

Il est vrai que le rôle des différentes régions turques dans les exportations vers la Syrie a changé considérablement, favorisant les régions limitrophes de la Syrie. Avant la guerre, les régions de l’Ouest et Istanbul avaient la part la plus importante. Mais graduellement, ce sont Gaziantep (‘Aintab), Hatay (Sandjak d’Alexandrette), Adana et Mersin qui ont pris le leadership (figure 4). La part de ces régions du Sud de la Turquie est passée de 20% à 60% du total des exportations vers la Syrie. On remarque néanmoins que les régions plus à l’Est, à forte présence Kurde, n’ont joué aucun rôle dans les exportations vers la Syrie, au moins pour servir les zones contrôlées par les « Forces de la Syrie Démocratique », à majorité Kurde et sous pression de l’Etat Islamique (EI). Ces régions turques étant elles-mêmes en insurrection, aucun commerce transfrontalier Kurde n’a pu se développer, au moins officiellement.

L’influence de ce commerce avec la Syrie reste néanmoins négligeable même pour Gaziantep, autour de 5% de l’ensemble de ses exportations. Aucune augmentation correspondante du total des exportations ne paraît observable, ni d’ailleurs une augmentation des importations pour cette même région qui indiquerait que les exportations vers la Syrie pourraient correspondre à des réexportations. Même pour des régions un peu moins actives comme Hatay, Mersin ou Şanlıurfa (Urfa), où le commerce avec la Syrie est de l’ordre de 10 à 15%, rien n’est observable au niveau des évolutions globales des exportations et importations régionales (figure 5).

Les exportations semblent donc être plutôt constituées de produits turcs et non de réexportations. Le site du Ministère turc des Affaires Etrangères spécifie que les produits exportés sont composés « d’huiles végétales, de graisses animales et de leurs dérivés, d’articles à usage domestique, de préparations de céréales, de farine, d’amidon ou de lait, de fers et aciers, du sel, du souffre, de terres et de pierres, de plâtres, de chaux et de ciments »[9].

Le détail des statistiques d’exportations par produit montre que trois items ont la part la plus grande en 2014 : les boissons et produits alimentaires manufacturés (US$ 487 millions, au lieu de 102 en 2011) ; les produits manufacturés utiles pour l’industrie (US$ 353 millions, au lieu de 758 en 2011), et les produits non classifiés BEC (US$ 343 millions, qui n’existaient pas en 2011 et qui ont continué au niveau de US$ 140 en 2015). Tout porte donc à croire qu’après la destruction des usines d’Alep, la Turquie a exporté de ses propres usines les produits de consommation courante qui ne sont plus fabriqués en Syrie.

Une analyse plus fine de ces statistiques montre (voir tableau 1) :

  • Que les exportations d’électricité et de dérivées pétroliers contribuaient en 2011 pour un quart. Elles ont quasiment disparu après 2012. Ce qui rend la montée des exportations encore plus remarquable.
  • Que la nature de la majorité des exportations a changé de produits intermédiaires pour l’industrie vers des produits de consommation de base, telle que la farine, la viande, les huiles végétales et graisses animales, et les textiles fabriqués.
  • Que les exportations de voitures, d’aciers et de ciment occupent désormais une place importante.
  • Qu’une partie non négligeable des exportations turques est sous la rubrique « autres produits manufacturés », donc dont le contenu n’est pas clair.

 

Par ailleurs, le programme alimentaire mondial (WFP) liste les produits achetés en Turquie pour ses programmes d’aide alimentaire à la Syrie[10]. En 2014, ces exportations turques totalisaient US$ 193 millions. Elles sont constituées pour 39% de farine[11], de 28% d’huiles végétales[12], de 12% de lentilles, de 8% de sucre, 8% de pois chiche et 7% de rations alimentaires.

Où vont les produits exportés par la Turquie ?

Les données de l’Union Turque du Transport International reflètent la croissance des exportations turques en 2014. 108,000 camions ont transporté des produits vers la Syrie dans les 11 premiers mois de 2014 (330 par jours), comparativement à seulement 55,000 en 2013[13]. Mais les statistiques des postes frontières ne montrent pas ces mouvements. Ce qui est d’autant plus étonnant que ce transport ne concerne pas seulement les exportations turques, mais également des importations syriennes provenant d’autres pays. Les douanes de Öncüpınar (Bab Salameh au Nord d’Alep)[14] et de Cilvegözü (Bab Al Hawa à son Ouest) n’enregistrent que des exportations minimales (US$ 76 millions en 2014 et 66 en 2015). Celle de Nusaybin (faisant face à Qameshli contrôlé par le PYD kurde) enregistre au contraire une part de US$ 323 millions, sachant qu’il pourrait s’agir au final de produits à destination de l’Irak.

Au-delà de la question du lieu de passage des exportations, une interprétation a circulé sur la remontée des exportations turques vers la Syrie[15] : qu’une bonne partie de ces exportations étaient en réalité destinées à l’Irak, alimentant une petite industrie de transformation et de réexportation dans la province d’Alep. Mais il paraît étonnant, vues les difficultés d’acheminement dues aux conquêtes territoriales de l’EI en 2014, que ces exportations turques aient trouvé une voie par la Syrie, permettant à différentes factions combattantes (dont le Front Al Nosra et l’EI) de ponctionner une dime au passage.

L’Irak figure au second rang comme destination des exportations turques, après l’Allemagne. Le total a atteint US$ 12 milliards en 2013. Plus de 60% de ces exportations sont destinées au Gouvernement régional Kurde (GRK/KRG en anglais). Mais comme pour l’Iran, les exportations vers l’Irak ont reculé de 10% en 2014 et encore plus en 2015. L’interprétation de la réexportation à travers la Syrie vers l’Iraq est d’autant plus étonnante.

Une autre interprétation est plus vérifiable. Car il suffit de visiter les marchés de Damas, Tartous et Lattaquié pour voir les produits turcs de consommation partout, autant qu’à Idlib ou Alep. Ainsi, malgré la coupure des relations entre la Turquie et le régime syrien, et l’accueil de la Coalition de l’opposition à Istanbul comme « seul représentant légitime du peuple syrien », les exportations turques avaient repris vers la « Syrie utile ». Mais par quel chemin ?

Une Syrie toujours unie par le commerce ?

Des enquêtes de terrain avaient déjà montré le cheminement complexe du pétrole syrien extrait par l’EI vers toutes les zones, de l’opposition, du PYD et du régime[16]. Elles ont montré l’importance de certaines villes rebelles comme plateformes du raffinage et du commerce pétrolier. C’est ce même schéma complexe qui prévaudrait pour les exportations turques.

Ainsi, une enquête récente[17] montre que ces exportations turques parviennent essentiellement par Cilvegözü/Bab Al Hawa. La ville de Sarmada est devenue la plateforme des marchands grossistes, et également Al-Atareb un peu plus loin. Les produits de consommation sont de basse qualité, mais moins chers que leurs équivalents syriens. Certains groupes industriels turcs basés à Gazientep se sont spécialisés dans les produits alimentaires pour les marchés syriens et irakiens, tel Altunsa[18]. Mais Mersin reste la principale plateforme des exportations turques, avec principalement des matériaux de construction (ciment turc et aciers chinois) qui ont gardé à peu près leurs prix face à l’effondrement du taux de change de la livre syrienne. Bien sûr tous ces produits inondent les marchés des zones rebelles, mais également celles contrôlées par le gouvernement, le PYD ou l’EI.

Un vaste réseau commercial s’est ainsi installé dans une Syrie divisée et en guerre, basé comme dans les temps anciens sur des villes plateformes commerciales. A cause de l’importance des importations turques, Sarmada est nommée par l’opposition syrienne la « capitale économique de la Syrie », ou du moins de la Syrie « libérée »[19]. Les grands commerçants d’Alep et du Nord de la Syrie y ont installé leurs comptoirs. Ce réseau connecte les plateformes commerciales à des villes charnières, situées aux « frontières» des zones d’influence, et maintenues volontairement par toutes les parties hors des zones de combat ; telle Qal’at Al Madiq entre les Syries « utile » et « libérée », telle A’zaz avec Afrin contrôlée par le PYD, et telle Abu-Dali[20] à l’Est de Hama, aux confins des zones de contrôle de l’EI où se font les échanges des produits pétroliers. Le commerce fonctionne dans tous les sens. Par exemple, l’essence provient des zones du régime[21], le mazout de l’EI et du PYD[22]. Le commerce se fait aussi bien avec les produits turcs, que de la production locale (achat de la production de blé par le gouvernement) ou provenant de l’Irak (tapis, etc) ou du Liban. C’est ce réseau qui structure l’économie de la guerre, sur laquelle se greffent les seigneurs combattants prélevant leurs dimes au passage[23].

Dans ce réseau, les importations turques participent autant que l’extraction du pétrole à créer des sources de revenus[24] pour les différents groupes combattants de tous bords, alimentant une guerre sans fin.

Tout cela va bien au-delà de la rhétorique sur la collaboration économique entre le régime et Daesh. En réalité, tout le monde collabore avec tout le monde pour les besoins vitaux[25]. Si effectivement le commerce n’a pas de religion, la Turquie du Sud-Est s’est complètement intégrée dans ce réseau vital de commerce dans le chaos de la guerre. Reste à savoir comment l’intervention militaire russe auprès du gouvernement et l’appui militaire américain aux Kurdes de Syrie ont modifié les plateformes et nœuds du réseau commercial de la Syrie en guerre.

 

 

 

 

[1] Président du Cercle des Economistes Arabes.

[2] Zülfikar Dogan: Despite ongoing war, is trade between Turkey-Syria rebounding?; November 11, 2015; http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2015/11/turkey-syria-trade-level-increase-despite-civil-war.html

[3] http://www.turkstat.gov.tr/

[4] Le Syrian Center of Policy Research (http://scpr-syria.org/) a estimé la totalité des importations syriennes en 2014 à US$ 11,7 milliards contre US$ 20 milliards en 2010, se réduisant à US$ 7,7 milliards en 2015. Par contre les exportations syriennes se sont effondrées, de US$ 16,9 milliards en 2010 à US$ 3 milliards en 2014. Celles vers la Turquie ont diminué de US$ 450 millions à US$ 115 millions en 2014.

[5] Esra özpinar, Seda Bosihos & Aycan Kulaksiz: Trade relations with Syria after the refugee influx; Tepav Evaluation Note N201527, October 2015.

[6] Voir aussi The Syria Report, Syrians, Most Numerous Foreign Investors in Turkey, 27 January 2014, available at http://www.syria-report.com/news/economy/syrians-mostnumerous-foreign-investors-turkey

[7] http://www.tobb.org.tr

[8] Ces syriens peuvent ou non être enregistrés auprès du HCR, sachant que les lois turques ne reconnaissent pas aux syriens et autres non-européens le statut de réfugié au sens de la Convention de 1951. Voir https://www.loc.gov/law/help/refugee-law/turkey.php

[9] http://www.mfa.gov.tr/turkey_s-commercial-and-economic-relations-with-syria.en.mfa

[10] https://www.wfp.org/procurement/food-tender-awards/2014

[11] Provenant de 3 sociétés de Mersin et d’Antalya.

[12] Provenant quasiment uniquement d’une seule société à Izmir.

[13] Rim Turkmani, Ali A. K. Ali, Mary Kaldor & Vesna Bojicic-Dzelilovic: Countering the logic of the war economy in Syria; evidence from the local areas; LSE July 30, 2015.

[14] Conquise par les rebelles en juillet 2012. Comme pour les autres points de passage, les camions turcs ne circulent pas en Syrie. Une zone est arrangée pour transborder les chargements sur des camions syriens. Il a été fermé pendant 2 mois en 2013 lors d’un conflit entre l’EI et une faction rebelle « la Brigade de la Tempête du Nord ». En 2014, il a subi 2 attaques suicides

[15] Entretiens de l’auteur avec des activistes et homme d’affaire syriens à Gazientep.

[16] Erika Solomon, Robin Kwong & Steven Bernard : Inside ISIS Inc: the journey of a barrel of oil; Financial Times, February 29, 2016; http://ig.ft.com/sites/2015/isis-oil/. A noter que cette enquête laisse de côté la production pétrolière issue du Nord-Est de la Syrie contrôlé par le PYD. Voir aussi la compilation du Huffington Post : http://www.huffingtonpost.com/david-l-phillips/research-paper-turkey-isi_b_8808024.html

[17] Entretiens réalisés par l’auteur auprès d’activistes et hommes d’affaire syriens à Gazientep.

[18] http://altunsa.com.tr/

[19] Entretiens réalisés par l’auteur auprès d’activistes et hommes d’affaire syriens à Gazientep.

[20] Pendant une période du conflit, Manbij jouait ce rôle de plateforme des produits pétroliers de et vers la Turquie. Mais elle a largement perdu de son importance. Voir Jihad Yazigi : Syria’s war economy ; ECFR Policy brief, April 2014.

[21] Début 2016, une pénurie d’essence à Damas a été suivie par une pénurie similaire à Idleb, contrôlée par Al-Nosra !

[22] Erika Solomon et al. 2016, op. cit.

[23] Omar Abdulaziz Hallaj : The balance-sheet of conflict: criminal revenues and warlords in Syria; NOREF Report, May 2015.

[24] Les revenus des groupes contrôlant les postes frontières avec la Turquie, essentiellement Ahrar Al Cham, ont été estimés à US$ 660,000 par jour, soit US$ 230 millions par an ; voir Rim Turkmani & al, 2015.

[25] Fait noté également dans Jihad Yazigi : No going back : why decentralisation is the future of Syria?; ECFR Policy brief, September 2016. Mais l’analyse y est limitée aux échanges entre gouvernement, PYD et l’EI.

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