Alors que ces derniers jours l’attention se concentre sur la recherche d’une voie de sortie salutaire du blocage politique, la situation économique de la Tunisie continue de se détériorer à grande vitesse. Le pays pourrait rapidement être confronté à des problématiques économiques graves, comme la perte de crédibilité sur les marchés internationaux, mettant ainsi à risque l’approvisionnement en produits de première nécessité, ou encore la difficulté à honorer ses engagements, dont les salaires des fonctionnaires.
Le temps où nous pouvions nous rassurer (et rassurer nos partenaires) grâce à nos bases économiques solides, nos finances publiques saines et nos institutions modernes est malheureusement révolu. Dans la situation actuelle, quel que soit le gouvernement issu de cette crise, il ne pourra survivre et réussir dans sa mission sans un redémarrage de l’économie. La gravité de la situation actuelle impose des actions économiques fortes et immédiates à considérer lors de l’élaboration de la stratégie de sortie de crise.
La politique plutôt que l’économie
Depuis le 14 janvier 2011, l’attention a essentiellement été portée sur les considérations politiques. Certes, celles-ci auraient pu contribuer à la reprise économique si elles avaient visé (i) le renforcement de nos institutions à travers la mise en place d’une justice indépendante et de la justice transitionnelle; (ii) l’enclenchement d’une réconciliation nationale et (iii) le maintien de la sécurité, qui auraient désinhibé l’investissement et la reprise de l’activité. En réalité, ces considérations politiques n’ont été que batailles de pouvoir, tentations populistes et guerres idéologiques, reléguant ainsi les questions économiques au second plan. Ces dernières étaient pourtant au cœur des revendications révolutionnaires…
L’économie tunisienne a résisté dans un premier temps, mais elle a vite épuisé la faible marge de manœuvre dont elle jouissait au départ et se retrouve aujourd’hui confrontée non pas à des questions de regain de compétitivité et de mise en place d’un plan d’émergence susceptible de créer les emplois répondants aux aspirations des jeunes révolutionnaires, mais plutôt à des préoccupations liées à l’explosion de la facture de compensation, à une inflation galopante, à l’expansion de l’économie parallèle ou encore à l’assèchement de la balance des devises.
Recommandations
La nouvelle structure de gouvernance, aussi transitoire qu’elle soit, ne pourra se permettre de négliger ces préoccupations. A cet effet, aux côtés de l’équipe dédiée à l’organisation des deuxièmes élections libres qui marqueront la fin de la période de transition, il est nécessaire de mettre en place un pôle d’experts présentant une expérience incontestée dans le domaine économique, dirigé par une compétence nationale et à l’écart des querelles de partis. Ce pôle serait alors capable de rassurer les entrepreneurs, les investisseurs et nos partenaires internationaux pour un redémarrage rapide de l’appareil de production.
Cette équipe économique aurait pour mission première de préparer la voie au prochain gouvernement élu et de lui donner les moyens de réussir. En plus de reprendre les chantiers prioritaires déjà partiellement entamés tels que le rééquilibrage de la caisse de compensation, le code des investissements et de la fiscalité, elle établirait une feuille de route composée de « quick-wins » qui permettrait un redémarrage en confiance.
Par « quick wins », nous entendons une série de mesures simples, pragmatiques et efficaces, qui faciliteraient la reprise de la croissance sans pour autant nécessiter le même capital politique et le même processus de genèse que les réformes structurelles. A titre d’illustration, ces « quick-wins » pourraient comprendre la réforme des subventions considérant, à la place des programmes de transferts de cash conditionnels, une politique ciblée de promotion des PME et des « start-up » productives, ainsi que la restructuration des banques publiques pour permettre une reprise de l’activité de crédit à l’économie.
Mobiliser les acteurs nécessaires
Le soutien de la communauté internationale est aussi plus que jamais le bienvenu. Malgré certaines oppositions, la communauté internationale peut nous être cruciale pour dépasser cette phase dans les meilleures conditions possibles. Le capital « sympathie » de la Tunisie doit être utilisé avec beaucoup d’efficacité pour mettre à disposition du prochain gouvernement des lignes de crédits avec peu de conditionnalité et un déboursement rapide en cas d’urgences, ainsi que des poches de liquidités souples mais fermes pour entamer les missions prioritaires dans ce contexte difficile. A ce titre, nul besoin de mentionner que cette équipe de compétence économique nationale saura apporter l’équilibre entre le respect de la souveraineté nationale et l’assistance extérieure.
De même, la mobilisation des milieux d’affaires tunisiens est nécessaire et il est urgent de se mettre d’accord sur une formule pour les réintégrer pleinement dans le processus de reconstruction économique. Nul autre acteur ne peut apporter les réponses soutenables aux besoins de création d’emploi et de réallocation de l’appareil productif vers les nouveaux horizons porteurs. Et ce sont ces deux considérations qui permettront à l’économie tunisienne de devenir plus inclusive et motrice d’égalité. Ni l’Etat, plus que jamais essoufflé, ni les investisseurs internationaux, subissant déjà la crise de la zone euro, ne sont en mesure de remplacer les entrepreneurs tunisiens.
Nul ne doute que la Tunisie dispose des compétences nécessaires pour assurer et réussir cette transition vers l’établissement d’une démocratie. Il reste à espérer que les mobilisations actuelles feront émerger une équipe de transition compétente et bâtie sur un modèle inclusif, et à manœuvrer pour que les amis « éclairés » de la Tunisie soient à ses côtés pour l’aider à surmonter cette étape critique. En revanche, le temps presse et nous ne disposons plus de droit à l’erreur.Article dans Huffpostmaghreb
